Catégorie : Uncategorized

  • Berthe Morisot, Autoportrait, 1885, musée Marmottan

    A voir la détermination avec laquelle Berthe Morisot nous regarde, nous pourrions penser qu’elle a trouvé facilement sa place d’artiste. Une palette est esquissée sur la gauche de trois mouvements tournants. Elle porte une fleur bleue à la boutonnière, « comme une décoration », dira Mallarmé, elle se tient droite, la tête tournée vers le spectateur, et elle nous regarde de ses célèbres yeux noirs qui ont tant fasciné Manet. Paul Valéry écrira d’ailleurs au sujet de ses yeux : « Berthe Morisot vivait dans ses grands yeux dont l’attention extraordinaire à leur fonction, à leur acte continuel lui donnait cet air étranger, séparé qui séparait d’elle. Etranger, c’est-à-dire étrange; mais singulièrement étranger, – étranger, éloigné par présence excessive »[1].

    On pourrait dire que c’est l’effet que produit d’abord cet autoportrait. Elle porte une robe brune, zébrée de quelques touches ocre, vertes, marron et a noué un foulard noir autour du cou. Ses cheveux sont gris, signe qu’il s’agit d’un autoportrait de la maturité et à mesure qu’on le regarde, on se demande ce que cache une telle détermination du regard. Pourquoi Berthe Morisot aurait cet air étranger alors qu’elle est née dans la bonne bourgeoisie française de la deuxième moitié du XIXe siècle. Alors on cherche sa signature… et on ne la trouve pas. Il s’agit d’une esquisse, ce qui veut dire que le tableau n’est pas terminé. De plus, elle ne l’a exposé qu’une fois, à la galerie Le Barc de Boutteville en 1893, mais au milieu d’un grand nombre d’autres portraits de gens beaucoup plus importants qu’elle. Il ne sera vraiment montré qu’après sa mort, lors de l’exposition posthume qui eut lieu à la galerie Durand-Ruel en 1896, inspirant ce commentaire à sa fille Julie Manet qui note dans son Journal : « Ce portrait a été fait il y a environ une dizaine d’années, maman ne l’avait pas fini, personne ne le vit, elle le roula et le laissa dans une armoire ou une chambre de débarras; son apparition à l’exposition émerveille » (4 mars 1896)[2].

                Cet autoportrait serait-il exemplaire du statut de la femme artiste dans le mouvement impressionniste, et plus largement dans la champ professionnel où elles peuvent tout juste prétendre à un statut d’amatrice. Déjà sa mère pensait que Berthe « n’a pas le talent de valeur commerciale et publique, elle ne vendra jamais rien de ce qu’elle fait comme ça ». Ce qui était vrai des impressionnistes l’est encore plus pour les femmes. Berthe n’est reconnue ni par le pouvoir artistique ni par la société bourgeoise dont elle est issue. Même pour ses amis peintres, comme Manet, elle a d’abord été un modèle à peindre avant d’être un sujet qui peint. Avant même d’avoir pris un pinceau, elle est pour ses semblables une femme-objet de la représentation. Est-ce parce que le statut de femme-sujet de son regard lui est pratiquement interdit qu’elle cache la toile dans un débarras ?

                On sait qu’une seule toile sera achetée par l’état de son vivant, et encore, c’est grâce à l’intervention de Stéphane Mallarmé. On sait aussi que les femmes qui n’étaient pas inscrites par des liens familiaux dans les milieux artistiques n’avaient aucune chance de percer, sauf exception, évidemment, comme la montré Rosa Bonheur en incarnant un véritable contre-modèle de réussite artistique. Mais Berthe Morisot n’a pas été élevée par une père Saint-simonien. Elle vient d’un milieu bourgeois où les femmes ne travaillent pas. Elles prennent le thé l’après-midi, cousent dans le jardin ou se promènent avec les enfants, dans un ennui mortel que Berthe Morisot exhibe littéralement dans ses scènes d’intimité féminines. Une huile de 1876 représentant une Femme à l’éventail ou tête de jeune fille montre une jeune fille blonde assise dans un fauteuil en train d’agiter un éventail les yeux fixes, comme chavirés d’angoisse à la perspective d’une vie sans issue.

                Berthe Morisot a connu ces angoisses comme en témoignent ses carnets. Elle a connu son occultation comme créatrice à une époque où les femmes n’ont droit à aucune autonomie sociale, intellectuelle, religieuse, créatrice. Peut-on dire alors qu’elle dénonce dans cet autoportrait inachevé l’effroyable condition qui faite aux femmes artistes du XIXe siècle. D’abord on est frappé par le faible nombre d’autoportraits qu’elle a fait dans sa carrière. 5 connus, dont trois avec sa fille Julie, et trois autres disparus (deux aquarelles et une esquisse). La plupart sont inachevés, comme cette autre esquisse à l’huile conservée au musée Marmottan. Ils datent tous des années 1885, 1887, soit dix ans avant sa mort. Elle a alors quarante quatre ans. En 1874 elle a épousé le frère d’Edouard Manet, Eugène, avec qui elle a eu sa fille Julie à l’âge de trente sept ans. In extremis,  pourrait-on dire, et cette alliance avec les Manet, juste après la mort de son père, montre bien qu’une femme de son milieu se doit d’être « protégée » par un homme. Sans oublier qu’elle n’aura son premier atelier qu’à l’âge de quarante neuf ans.

                Alors oui ! elle peut s’affirmer avec fierté sur cette petite toile dont elle sait ce qu’elle deviendra. « Le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée, écrira-t-elle dans ses Carnets. La mienne se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui passe; oh! Quelque chose ! la moindre des choses. Eh bien, cette ambition là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, et quelque fois une souvenir plus spirituel des miens, une seule de ces choses me suffirait »[3].

                Elle a fait mieux. Elle a inscrit sa présence d’artiste dans le mouvement même de dissolution de l’image de la femme qu’elle opère dans l’optique impressionniste, contre l’académisme institutionnel dont l’idéal de beauté féminine enferme les femmes dans le carcan du conformisme et de la représentation. Elle s’est engouffrée dans la brèche ouverte par Manet. Et la voilà devant nous qui se désocculte comme créatrice mais qui n’ose pas aller plus loin. Le chemin est long, dit sa touche nerveuse et sa façon de montrer des femmes qui se réduisent à des taches de lumière dans un parc ou au bord de l’eau. Peut-être pourra-t-elle signer ses autoportraits. En attendant, elle fixe quelque chose d’inouï : une femme qui nous regarde dans la conscience de sa valeur, comme elle l’exprima en disant  « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux ».


    [1] Paul Valéry, Tante Berthe, Paris, Ed. Des Musées Nationaux, 1932, p. 33.

    [2] Julie Manet, Journal, 1893-1899, Ed. Scala, 1987, p. 94.

  • Vera PAGAVA 1907-1988- Exposition à Villeneuve-sur-Lot

    Vera PAGAVA 1907-1988- Exposition à Villeneuve-sur-Lot

    A l’occasion de l’exposition Véra Pagava, Lumières de la nuit, au musée Gajac de Villenneuve-sur-Lot, nous projetons un petit film sur l’artiste.

    Point d’émergence, Véra Pagava filmée en 1978 dans son atelier par Carole Roussopoulos. Réalisation Marie-Jo Bonnet et Carole Roussopoulos. Récit d’une expérience par Marie-Jo Bonnet :

    J’ai rencontré Véra Pagava à la galerie Darial, rue de Beaune à Paris grâce à Charlotte Calmis qui m’ouvrait progressivement les portes de la vie artistique. J’étais très jeune et Véra dégageait une sorte d’autorité secrète qui imposait le respect. Mais quel plaisir d’être en sa compagnie et de voir ses beaux yeux bleus émerger de son silence. Plusieurs expositions de Véra ont été organisées par la Galerie Darial jusqu’à ce qu’en 1978, Charlotte Calmis propose de réaliser un film video sur des ateliers d’artistes femmes. Elle souhaitait également filmer le Salon des Femmes Peintres et Sculpteurs auquel plusieurs de ses amies peintres participaient. La vidéaste Carole Roussopoulos accepta cette aventure inattendue et nous sommes allées filmer Véra dans son atelier de Montrouge. Tamara Tarassachvili, la directrice de la galerie Darial, était là avec Charlotte, Carole Roussopoulos (à la caméra) et Paul, son mari pour le son.

    Sous le titre « Point d’émergence », le film se proposait de répondre à  ces question : « Pourquoi la création des femmes fut-elle occultée par l’histoire ? Quels sont les enjeux, les mobiles et les structures de la Parole féminine à travers ses œuvres d’art, ses écrits, ses utopies ? »

    Véra n’était pas comme Charlotte une militante de la cause féministe mais elle avait accepté, l’année précédente, de participer à l’exposition « Utopie et Féminisme » organisée par Charlotte Calmis, alors qu’elle n’aimait pas les étiquettes. Puis elle accepta de bon cœur de se livrer à cette expérience nouvelle. Aucun film n’avait été tourné sur son travail admirable qui creusait la voie de l’abstraction dans une recherche à la fois visuelle et sensible. Ses tableaux récents utilisaient des quarts de ton nous transportant dans un monde inconnu du monde réel qui nous plongeaient dans une présence étonnante. Extatique. 

    L’installation de la caméra dans ce petit espace, la manipulation des tableaux, le  choix le meilleur angle, la lumière, nous demandèrent un certain temps. Véra s’était assise à côté de La ville secrète, silencieuse, et ne se décidait pas à parler.

    Elle attendait je ne sais quoi, n’osant pas évoquer sa recherche picturale de la lumière loin des « outrances » de son époque. « Je n’aime pas beaucoup parler de la peinture parce que c’est la peinture qui doit parler et non pas les paroles », dit-elle en relevant la tête. Contemplative au regard doux, elle avait évolué vers l’abstrait en faisant preuve d’une détermination à toute épreuve en dépit d’une vie matérielle difficile due à l’exil.

    « Je n’aime pas les outrances dans quoique ce soit, dans aucune opinion, ajouta-t-elle. Moi je crois que la vérité est toujours au milieu de la chose.

    • Et quel est le milieu pour les femmes ? et pour vous ? demande Carole.

    « Pour moi, c’est le métier. C’est mon métier de faire le mieux possible, de transmettre le mieux possible ce que moi je ressens. Je pense que toutes les femmes qui travaillent doivent penser comme moi, c’est-à-dire de transmettre cette richesse qu’elles ont en elle, ce sentiment de quelque chose qui nous entoure qui est immense, qui nous dépasse et dont nous ne sommes pas responsables. Mais c’est en nous. C’est très difficile de préciser. C’est une énorme présence qui a mon avis existe dans toute la création.

    Je vous ai dit que j’essaie de transmettre ce que je ressens, cette chose immense qui nous entoure et m’inspire, mais je suis obligée de le transposer dans mon langage de peintre qui a ses lois, ses paroles. Ce n’est pas de la littérature, du tout, du tout. Ça a a faire avec l’ombre et la lumière et avec l’espace, parce que vous êtes devant une toile qui est plate, qui n’est rien et faut que ce soit quelque chose de beaucoup plus grand que nous même. Alors, bien sûr, là il faut lutter avec une certaine faiblesse que chacun de nous nous avons en nous et se rapprocher le plus possible de cette force qui nous entoure et qui est en nous n’est pas réfléchie. Mais c’est une toute petite voix qui est en nous et qui nous dit « c’est juste ou ce n’est pas juste ». Elle est terrible cette voix. Parfois on a la flemme et quand même, elle parle.

    Marie-Jo Bonnet, docteur en histoire


  • Lettre de Françoise Basch aux 3 auteures de « Ne nous libérez pas, on s’en charge »

    Paris, 1er octobre 2020 – A l’intention des trois auteures de Ne nous libérez pas, on s’en charge

    Bonjour !

    Je me permets par cette lettre de vous féliciter pour votre publication récente.On appréciera dans ce travail d’équipe l’érudition, l’étendue du champ d’études, l’impressionnante documentation ainsi que les développements sur « Les voix des féministes de couleur », rarement disponibles dans ce genre d’ouvrage. Et bravo pour la présentation agréable, notamment l’insertion des références dans la page.

    En revanche les lectrices attachées à la notion de culture féministe déploreront de notables omissions. Pour ma part je me bornerai à dénoncer le silence des autrices sur la personne de Marie Jo Bonnet, qui ne figure pas dans cet ouvrage érudit, hormis deux notes dans le corps du texte. On la chercherait en vain dans l’index et dans la bibliographie. C’est une  omission à la fois injuste et injustifiée. M. J.  Bonnet milite activement depuis son engagement dans le Mouvement en 1971. Elle n’a cessé de prendre part aux actions du MLF, notamment par des initiatives telles que « Le café des femmes à la Coupole » qu’elle a animée de 2014 à 2017. Elle a été partie prenantes d’étapes essentielles, les Gouines rouges, Musidora, le GEF.

    Enfin je me demande comment il est possible d’éliminer d’un vaste projet sur l’Histoire des féminismes en France l’auteure d’environ dix-huit ouvrages sur les femmes.  Je ne citerai que les plus intéressants : Les femmes dans l’art  2004, Editions de La Martinière.  Les femmes artistes dans les avant-gardes 2006, Odile Jacob. Les relations amoureuses entre les femmes 1981, réédité en 1995 Odile Jacob.  Adieu les rebelles 2014, Flammarion. Mon MLF , 2018, Albin Michel.

    Je doute que vos lecteurs et lectrices se contentent de l’indication « bibliographie non exhaustive » pour expliquer votre silence. Quelques soient les réserves  qu’on peut émettre sur ses travaux il n’est pas acceptable d’occulter l’œuvre et l’action de M.J Bonnet dans le paysage culturel du féminisme français

    Bien cordialement

    Françoise Basch

  • Anne-Marie Grélois / Fauret

    Anne-Marie Grélois ( à droite) et Marise manifestant en 1971 (photo Elie Kagan)

    Manuscrit inédit d’Anne-Marie Grélois (archives Marie-Jo Bonnet):

    Le FHAR, théories et tendances

    L’apparition et le développement du FHAR furent si rapides que nul ne se soucia d’analyser les raisons pour lesquelles son mode d’action principal fut le sabotage. Nous gambadions comme des enfants qui, en guise de ballons, auraient joyeusement brandi des bombes à hydrogène. En effet, de par notre lutte contre la famille et contre une sexualité biologisée, nous étions le désordre, l    la catastrophe, l’événement explosif caractéristique d’une métamorphose par et dans la désintégration. 

    Notre premier slogan, déjà, mettait en lumière ce trait fondamental : NOUS SOMMES UN FLÉAU SOCIAL !

    Ainsi la force du FHAR devait essentiellement résider dans sa capacité de refus. Nous n’étions jamais aussi déterminés que lorsque nous décidions d’aller perturber manifestations et discours de ceux dont la parole rencontre l’approbation d’un groupe social, quel qu’il soit, médecins, prêtres, hommes politiques, tout nous était bon.

    Il n’est donc pas surprenant que nous nous soyons retrouvés assez nombreux salle Pleyel où Ménie Grégoire avait organisé une émission sur l’homosexualité, transmise en direct sur Europe n°I. Ce dernier point surtout nous intéressait car nous étions décidés à passer sur les ondes; Filles et garçons s’étaient d’abord sagement installés aux premiers rangs de la salle où abondaient retraités des deux sexes et bourgeoises désœuvrées dans la mesure où l’émission, style Aujourd’hui Madame, avait lieu dans l’après-midi…. »

  • La prison de Pont-L’Evêque sous l’occupation 1940-1944

    Conférence à Pont-L’Eve^que le 3 mai 2022.

    L’histoire de la prison de Pont-L’Evêque sous l’Occupation est restée aussi taboue que celle des internements de prisonniers pendant la bataille de Normandie. Pourtant, je savais par la mémoire familiale (famille Letac) que le docteur Grandrie y avait été interné après son arrestation par la police allemande le 9 décembre 1941. J’avais également découvert aux archives du Service Historique de la Défense (SHD) de Caen, la liste manuscrite des « Détenus par l’autorité allemande ». Mais personne ne voulait en entendre parler.

    Mais la vérité fait son chemin.

    Toni Mazzotti, petit fils d’un pontépiscopien qui avait caché des aviateurs alliés en 1943, a commencé des recherches et découvert qu’un grand nombre d’entre eux avaient été arrêtés lors du Débarquement et internés dans l’école de garçons. Certains ont été tués d’autres transférés en Allemagne. Toni Mazzotti est à l’initiative de deux plaques commémoratives. Une installée en 2018 à l’école de garçons en souvenir des soldats alliés emprisonnés rue Thouret (Ouest-France 24-8-2018) et une autre derrière le cinéma en 2019, avec la liste des 38 soldats morts pendant la bataille de Pont-L’Evêque. Il racontera ses recherches pour identifier les prisonniers de l’école.

    D’autres enfants de Pont-L’Evêque ont voulu savoir. Des enfants porteurs de mémoire, comme Raymonde Virroy dont le père avait aussi secouru des parachutistes anglais le 6 juin 1944 (Ouest-France du 2-6-2021). La « Joyeuse prison » de Pont-L’Evêque ne peut plus occulter ce qui s’est passé avant.

    Les recherches font apparaître l’importance de Pont-L’Evêque dans la politique allemande d’internement puisqu’on y dénombre près de 1.200 prisonniers. Près de 150 résistants à la prison sous l’Occupation et 1.000 résistants et aviateurs à l’école de garçons à partir du 6 juin 1944.

    La liste des détenus par les Autorités Allemandes à la prison est datée à la fin du 20 août 1944, juste avant l’arrivée de l’armée alliée, de l’incendie de la ville et des combats pour la Libération. La liste a donc survécu à l’incendie et l’on peut supposer qu’il en est de même des archives.

  • Charlotte Calmis, « Je suis la dernière dame de mon jeu »- poème

    Poème dit par l’auteur sur un montage de Marie-Jo Bonnet avec ses collages réalisés dans les années 1970.

    https://www.facebook.com/watch/Interstices-%C3%89ditions-106288347380561/

    Le collages, La femme dans la Cité (1976) est actuellement exposé à la galerie Arnaud Lefebvre, rue des Beaux-arts à Paris dans le cadre de l‘Hommage à Aline Dallier, grande pionnière de la critique et de l’histoire de l’art des femmes.

  • L’Art et le Féminisme en France dans les années 1970

    Hommage à Aline Dallier-Popper (1927-2020)

    Rencontre à la Galerie Arnaud Lefèbvre, rue des Beaux Arts à Paris, le 9 mars 2022, dans le cadre de l’Hommage à Aline Dallier (1927-2020), pionnière de la critique artistique féministe et historienne de l’art des femmes. Commissaire de l’exposition, Diana Quinby.

    Interventions des artistes et historiennes d’art: Christine de Buzon pour le groupe Femmes/arts et Françoise Eliet, Cristina Martinez, Mathilde Ferrer, Thérèse Ampe-Jonas, Eugénie Dubreuil, Françoise Py, Anouk Chambart, ean-Clarence Lambert, Claude Bauret-Allard, Danièle Blanchelande, Liliane Camier, Dorothée Selz, Vincent Enjalbert.

    Un catalogue est édité. Avec les exposantes : Thérèse Ampe-Jonas, Claude Bauret Allard, Danièle Blanchelande, Bernadette Bour, Charlotte Calmis, Liliane Camier, Christiane de Casteras, Colette Deblé, Françoise Eliet, Esther Ferrer, Monique Frydman, Aline Gagnaire, Hessie, Sara Holt, Françoise Janicot, Monique Kissel, Maria Klonaris et Katerina Thomadaki, Marie-Rose Lortet, Léa Lublin, Milvia Maglione, Cristina Martinez, Vera Molnar, ORLAN, Aline Ribière, Dorothée Selz, Nancy Wilson-Pajic, Nil Yalter.

    et les témoignages de personnes qui ont connu Aline Dallier-Popper :(Dominique Berthet, Marie-Jo Bonnet, Christine de Buzon, Daniel Danétis, Fabienne Dumont, Mathilde Ferrer, Jean-Clarence Lambert, Gilbert Lascault, Gloria Orenstein, Françoise Py, ainsi que de plus jeunes chercheurs-euses pour qui les écrits d’Aline Dallier ont été importants (Zélia Bajaj, Anouk Chambard, Vincent Enjalbert, Franny Tachon). Le catalogue intègre également la version intégrale d’une interview d’Aline Dallier, réalisée en 2009 par Diana Quinby. Dans un entretien récent, l’artiste Tania Mouraud raconte sa longue relation amicale avec Aline Dallier, qui remonte au début de leurs carrières respectives.

  • Jean Desbordes- Les Forcenés

    Jean Desbordes
    Les Forcenés. Préface Marie-Jo Bonnet

    Préface de Marie-Jo Bonnet :

    « Messieurs, laissez-moi, vous allez me tuer ! » La mort de Jean Desbordes, alias Duroc

    « Même le soleil a des taches. Votre cœur n’en a pas. Chaque jour vous me donnez ce spectacle : votre surprise d’apprendre que le mal existe. » Cocteau, Dédicace d’Opium à Jean Desbordes, 1930.

    En février 1927, Jean Desbordes entre à l’hôtel de la Madeleine pour « prendre possession » de la chambre n°6 dans laquelle il va bientôt retrouver Cocteau pour une première nuit d’amour. Le fantôme de Radiguet est encore là et dans la lettre qu’il lui adresse, Desbordes commence par le rassurer en disant : « Je suis entré dans cette chambre davantage en pèlerin qu’en amant ». Il connaît la force du lien qui a unit Cocteau au disparu. Mais lui, Desbordes, est vivant. « J’ai voulu avant tout, en entrant, t’écrire et dire mon émotion avant mon amour », poursuit-il, avant de conclure sur cette note pleine d’espoir dans l’avenir : « La vie commence. Elle ne paraît que beauté, clarté, silence. Que le lit sera doux avec toi. Je t’attends et tu es dans mon cœur[1]. »

    Desbordes a tout juste vingt ans. Né le 3 mai 1906 à Rupt en-Moselle dans une famille protestante, il a été élevé par sa mère et ses sœurs après la disparition de son père Eugène en 1920 des suites de la guerre de 1914. Il se cherche. Il a fait son service militaire tout à côté de la Madeleine, au Ministère de la Marine avenue Royale, où il occupait la fonction de matelot télégraphiste. Il a écrit à Cocteau pour lui parler de ses textes. Ce dernier lui répond le 6 juillet 1925, le lendemain de son anniversaire, date qui va devenir fatidique dans la vie de Desbordes, comme la Madeleine dont le nom ponctue mystérieusement  sa destinée.

    Pour l’instant, « le marin » est un beau jeune homme, à la tête d’ange, comme en témoignent ses photos ou plus tard, celles de Jean Cocteau pour son film Le sang d’un poète. « Jean-Jean », le petit nom de Desbordes, est habillé en marquis Louis XV. Cocteau a pris fait et cause pour celui qui s’était présenté à lui comme un jeune écrivain. Le jeune homme souhaite s’élancer dans une carrière littéraire, encouragé par Cocteau qui lui a écrit « Dieu me donne une tache : Ton œuvre ». Il va partager la vie de Cocteau pendant sept ans et accepter toutes ses frasques. Yvon Belaval raconte qu’ils « se déguisaient en marins, couraient les bals populaires, stupéfiant les patrons des établissements par des pourboires excessifs[2]. » Années fécondes pour Desbordes qui démarre sa carrière en fanfare avec la publication en juin 1928 de son essai J’adore, aux éditions Grasset. Suivront Les Tragédiens, en 1931 toujours chez Grasset, et une pièce de théâtre La mue en 1935…… (suite dans Les Forcenés)


    [1] Lettre inédite de Jean Desbordes à Jean Cocteau, datée de 1927, dactylographiée et signée au crayon. Archives Étienne Grannet-Desbordes que je remercie chaleureusement pour m’avoir si généreusement donné accès à la correspondance de son oncle Jean avec Cocteau et sa famille. Une édition de cette correcpondance inédite est en préparation.

    [2] Yvon Belaval, « La rencontre avec Jean Cocteau », Cahiers Jean Cocteau, 3, NRF Gallimard, 1972, p. 75.

  • La Maternité symbolique-Etre mère autrement

    Sortie 1er octobre 2020, Édition Albin Michel

    Après la remise en question de la maternité obligatoire par les féministes dans les années  1970,  après la conquête, pour la première fois de l’histoire, de la maîtrise de leur fécondité par les femmes elles-mêmes, on assiste à un retour en force de l’injonction à la maternité par un marché de l’assistance à la procréation de plus en plus puissant. Mais ce retour se fait de manière très paradoxale par la disparition du mot mère au profit de sigles tels que GPA ou PMA. On peut même se demander, questionne Marie-Jo Bonnet, s’il ne s’agit pas d’une forme de matricide délibérée, qui s’attaque à la puissance maternelle des femmes. En même temps, les femmes déclarées stériles ou infertiles ou celles qui ne veulent pas faire d’enfants subissent encore une sorte d’opprobre sociale. Comment en est-on arrivé là ? Quelles réponses apporter ? Marie-Jo Bonnet vient nous rappeler que la maternité ne se réduit pas à la seule dimension biologique.

    Après la remise en question de la maternité obligatoire par les féministes dans les années  1970,  après la conquête, pour la première fois de l’histoire, de la maîtrise de leur fécondité par les femmes elles-mêmes, on assiste à un retour en force de l’injonction à la maternité par un marché de l’assistance à la procréation de plus en plus puissant. Mais ce retour se fait de manière très paradoxale par la disparition du mot mère au profit de sigles tels que GPA ou PMA. On peut même se demander, questionne Marie-Jo Bonnet, s’il ne s’agit pas d’une forme de matricide délibérée, qui s’attaque à la puissance maternelle des femmes. En même temps, les femmes déclarées stériles ou infertiles ou celles qui ne veulent pas faire d’enfants subissent encore une sorte d’opprobre sociale. Comment en est-on arrivé là ? Quelles réponses apporter ? Marie-Jo Bonnet vient nous rappeler que la maternité ne se réduit pas à la seule dimension biologique.

    La maternité symbolique a toujours existé : mettre au monde des idées, des œuvres d’art, des livres, l’enfant intérieur ; aider à grandir, prendre soin de l’autre, guérir les âmes… la culture patriarcale le sait qui a limité cette maternité symbolique aux figures de Vierges rédemptrices et miséricordieuses, entretenant la séparation entre le corps (maternel) et l’esprit (divin). Ce qui explique pourquoi la maternité symbolique est si peu connue…

    Si on a pu croire que l’accès des femmes à la maitrise de leur fécondité allait permettre de vivre enfin la libre maternité, il a fallu déchanter. Les techniques de procréation artificielle ont repris le contrôle du corps des femmes, réactivant la hantise de la stérilité tout stigmatisant les femmes qui n’ont pas d’enfants.

    Des cultes aux déesses mères à la maïeutique Socratique, en passant par Thérèse d’Avila, Jeanne Guyon ou plus près de nous Charlotte Calmis, la Mère d’Auroville, Niki de Saint Phalle, l’éco-féminisme et les Chamanes, Marie-Jo Bonnet ouvre le débat en montrant que la maternité symbolique fait partie de l’expérience universelle. Elle est à la fois une alternative à la maternité obligatoire et un moyen d’exprimer son élan créateur, qu’il soit mystique, artistique ou guérisseur.

  • Inauguration des allées Andrée Jacob et Eveline Garnier square Louvois, Paris 2e

    Andrée Jacob par Chériane

    Je remercie la Mairie de Paris et particulièrement Catherine Vieu-Charier, adjointe à la Maire de Paris chargée de la mémoire et du monde combattant, ainsi que M. Jacques Boutault, maire du 2e arrondissement, d’accueillir dans le square Louvois Andrée Jacob et Eveline Garnier, deux grandes actrices de notre histoire qui ont étonnamment disparu de notre mémoire collective.

    Merci de faire acte de justice, non seulement pour l’histoire des femmes mais aussi pour l’histoire de la résistance en France, et plus spécialement de ce cher Paris où elles sont nées, ont vécu et ont travaillé toute leur vie. Savions-nous qu’Andrée Jacob est à l’origine des panneaux présentant les monuments et sites principaux de la capitale ?

    Il faut dire qu’Andrée Jacob le connaissait bien, l’ayant arpenté dans tous les sens sous l’Occupation comme secrétaire de Claude Bourdet, qui était monté dans la capitale en juillet 1943 pour diriger le réseau Noyautage des Administrations Publiques (NAP).

    Le fait qu’elles vivaient ensemble rue Rousselet dans le 7e arrondissement, et qu’elles se sont connues avant l’Occupation, dans le cercle de Jacques Maritain, l’oncle d’Eveline, y est pour quelque chose. Ce milieu de catholiques de gauche donnera naissance à Témoignage chrétien et au numéro spécial sur l’antisémitisme sorti en pleine occupation. Andrée Jacob est évidemment bien placée pour être alertée et organiser la résistance. Elle conduira ses parents en zone sud, dans la maison de Buissière ou habite la famille d’Eveline Garnier, ne portera jamais l’étoile jaune, et fabriquera des faux papiers pour les Juifs de son entourage. Ariane Lévery, présente parmi nous aujourd’hui, a pu bénéficier de ces papiers qui lui ont sauvé la vie, ainsi qu’à sa mère. Elle est d’ailleurs venue avec.

    A partir de 1943, le travail s’intensifie. Il s’agit de préparer la libération en protégeant les membres de l’administration publique résistants. Sans ce travail incessant de ces chevilles ouvrières de la Résistance, il n’est pas certain que de Gaulle aurait pu s’appuyer de manière aussi confiante sur une administration épurée qui posera les fondement du nouvel Etat français.

    Grâce à leur sang froid, quand un certain matin d’avril 1944, la Gestapo est venue frapper à leur porte, elles ne furent pas arrêtées et purent ainsi reprendre le flambeau de la direction du réseau Nap en juin 1944, à la suite des arrestations ses chefs. S’occuper de la logistique, de la gestion des fonds, de la récolte et distribution des quelques 600 lettres échangées quotidiennement entre les différents centres de décision de l’insurrection parisienne, sans oublier la protection des archives, cachées aux Archives nationales ou travaillait Jacqueline Chaumié.

    Elles représentent l’armée invisible des femmes sans lesquelles la Résistance n’aurait pas été en mesure de préparer et réussir l’Insurrection parisienne.

    © Jean-Georges Jaillot-Combelas

    Puisque nous sommes en face de la Bibliothèque nationale, Rappelons l’acte de bravoure d’Andrée Jacob qui l’a libérée à la tête d’un peleton FFI et fait arrêter Bernard Faye au moment où il allait s’évader vers les Etats Unis avec des fichiers importants, comme elle le raconte dans son témoignage conservé aux Archives nationales.

    Après la Libération, un autre travail tout aussi essentiel les attendait au ministère des Prisonniers, déportés et rapatriés, dresser un premier fichier des disparus, et participer à la Mission dirigée par l’historienne Olga Wormser sur l’identification, la localisation et la recherche des déportés de France. Elle participera aussi à la constitution de la documentation pour le film Nuit et brouillard d’Alain Resnay.

    Il aura donc fallu 75 ans, pour que ce couple de pionnières du devoir de mémoire et de la valorisation du patrimoine, ce couple de femmes résistantes mystérieusement rayées de l’histoire en dépit de leur état de service prestigieux, soit enfin honorées par notre cité de Paris.

    J’espère que les jeunes pourront désormais puiser auprès d’elles la force de résister à l’oppression sous toutes ses formes (politique, religieuse, technologique) pour participer au renouveau si nécessaire de notre monde. Marie-Jo Bonnet, 29 août 2019