juin 132009
 

à lire dans LESBIA MAG de juin, en écho au film Harvey Milk, mon article comparant les mouvements de libération homosexuelle à San Francisco et Paris.
Avec deux photos de la manifestation du 27 juin 1977, à Paris, « contre la répression de l’homosexualité » et la campagne anti homo d’Anita Bryant.
Ici, photo de Anne-Marie Faure-Fraisse.

Manifestation à Paris contre la répression de l'homosexualité

Manifestation à Paris contre la répression de l'homosexualité

Ce qui me frappe d’abord, dans ce beau film racontant le combat des homosexuels à San Francisco, c’est de voir à quel point la lutte pour les droits civiques à San Francisco à été menée par les gays. Aucune femme à l’horizon jusqu’à l’apparition d’Anne Kronenberg qui entrera dans l’équipe de la campagne électorale en tant qu’attachée de presse. « Vous voulez bien d’une gouine », demande t-elle aux jeunes gens assemblés dans le magasin d’Harvey Milk pour préparer la campagne électorale. Oui ! mais est-ce vraiment ainsi que s’est passé son entrée dans le groupe gay ?

La mixité du FHAR

Pour moi qui ai vécu la révolte des homosexuel-le-s exactement à la même période (1971-1980), et même un peu avant puisque nous avons commencé l’année précédente, le film sur le mouvement gay de San Francisco est un grand sujet d’étonnement. En effet, s’il y a une réelle différence entre les deux villes, elle se situe d’abord là. En France, la révolte a été mixte dès le départ. Et je dirai même que ce sont des femmes, Anne-Marie Grélois et Françoise d’Eaubonne, qui l’ont lancée, jusqu’à ce que des garçons venus d’horizons différents se joignent à l’embryon de groupe qui se formait. Je citerai bien sûr l’extrême gauche avec Guy Hocquenghem qui faisait partie du groupe maoïste « Vive la Révolution » et devait avoir un rôle déterminant dans le démarrage du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) grâce à deux actes : la publication du numéro 12 de Tout, le 23 avril 1971 avec une double page entièrement consacrée aux homos, hommes et femmes. Et à son interview publiée en janvier 1972 dans le Nouvel Observateur où le beau jeune homme, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, parlait ouvertement de son homosexualité.


Le FHAR était issu également de « l’homophilie réformiste » défendue par le mouvement Arcadie, fondé par André Baudry, avec Pierre Hahn notamment, qui écrivait dans la revue d’Arcadie, et avait courageusement publié une histoire de l’homosexualité sous le Second Empire intitulée « Nos ancêtres les pervers ».
Enfin, beaucoup de jeunes non politisés avaient rejoint le FHAR, parfois de droite, qui en avaient marre de se faire pourchasser dans les « tasses » et aspiraient à une vie mieux respectée.
La mixité est donc la première caractéristique de la France par rapport aux Etats-Unis.
D’où ma première question : le women’s Lib était-il si loin des gays de San Francisco ? Dans le film sur Harvey Milk, on ne nous montre aucune action commune, aucun contact entre les deux mouvements contestataires de la phallocratie, le combat des homosexuels semblant être celui des gays exclusivement et celui des femmes sans rapport avec les gays. Où étaient les lesbiennes de San Francisco ? Se reconnaissaient-elles dans les actions menées par Harvey Milk et ses compagnons sur les questions du « coming out », de la « Proposition 6 », et contre l’homophobie d’Anita Bryan ? On aurait aimé le savoir.
De même en ce qui concerne leur rapport à « la communauté gay ».D’avoir réussi à ce que les gays se rattachent à un sentiment communautaire constructeur est une victoire. Comme d’avoir su utiliser les lois démocratiques pour faire reconnaître son droit à l’existence. La priorité des femmes étaient-elles ailleurs ?

L’homosexualité porteuse de valeurs révolutionnaires

Et c’est là que se situe la deuxième différence avec la France. Libertaire dans son jaillissement, la révolte des homosexuel-le-s de Paris est longtemps restée en dehors de tout combat juridique, fidèle en cela à ses sources de la gauche extra parlementaire qui ne concevait pas de solutions de type politique traditionnelle. Nous étions même beaucoup à penser que l’homosexualité était révolutionnaire en soi, ou à défaut, porteuse de nouvelles valeurs contestataires de la phallocratie dominante. Cela explique pourquoi l’alliance entre le MLF et le FHAR s’est réalisée aussi facilement sur la base d’un rejet de la « virilité fasciste », de la famille et du sexisme. Les lesbiennes allaient vite se rendre à l’évidence que la misogynie était fortement enracinée chez de nombreux les gays au de menacer la mixité du début. Il n’en reste pas moins que ce point de départ tout à fait neuf dans l’histoire de la sexualité, a permis aux homosexuels de mener une réflexion sur le sexisme qu’ils n’auraient peut-être pas faite sans la présence des femmes. Le Fhar a donc eu une coloration féministe que l’on ne retrouve pas dans le combat des gays de San Francisco qui se développe très rapidement sur la question des droits civiques.
L’idée de se présenter aux élections en tant qu’homosexuel pour défendre les droits de la communauté homosexuelle ne pouvait pas fleurir en France. D’abord, la France est le premier pays à avoir effacé la sodomie de la liste des crimes contre-nature, en 1791, sous la Révolution, ce qui ne l’a pas empêché de développer une lesbophobie anti monarchiste à travers la dénonciation du lesbianisme de la Reine Marie-Antoinette. Ensuite parce que la France a une tradition « universaliste » tendant à intégrer les autres plutôt qu’à les reconnaître comme autres. Le combat politique ne pouvait donc pas être le même dans les deux pays, étant donné les différentes matrices historiques de la question pour chacun.
Le film « Harvey Milk » nous montre l’efficacité du combat réformiste pour les droits civiques et la façon dont il s’inscrit dans la tradition politique américaine. Le combat des Noirs, et bientôt celui des autres minorités ethniques. C’est probablement ce qu’il y a de plus fascinant dans ce film typiquement américain. Par exemple, les homosexuels français qui se sont présentés aux élections sous l’appellation « Différence 78 » n’ont eu aucun succès alors qu’Harvey Milk a fini par être élu en 1977 conseiller municipal de San Francisco, élu du 5e district. Il fut le premier élu homosexuel dans une grande ville américaine. Et c’est grâce à cette légitimité qu’il put encourager les homosexuels à s’assumer publiquement au moyen du « coming out » et mener le combat contre la Proposition 6 du sénateur Briggs qui voulait licencier les enseignants ouvertement homosexuels.
On voit donc que les mouvements homosexuels de San Francisco et de Paris se sont développés en même temps mais avec de notables différences.

Le pouvoir économique des gays

Je parlerai enfin d’une dernière différence qui s’est effacée avec le temps : la force du commerce gay. C’est en s’organisant entre commerçants gays vivant dans le quartier du Castro street que le mouvement a commencé à se structurer à San Francisco. « L’Association des commerçants gays », fondée en 1972, a servi de base électorale à Harvey Milk et lui a permis de rencontrer d’autres gays organisés dans des structures plus droitières. Cet enracinement dans la Cité, au moyen de commerces ayant pignon sur rue fut un élément non négligeable du succès. Et c’est là où Paris rejoindra San Francisco, mais beaucoup plus tard, puisque le quartier du Marais allait lui aussi devenir un lieu de visibilité de l’homosexualité masculine dans la cité. Je dis masculine, sachant qu’il y a également des commerces tenus par les lesbiennes, parce quelles y sont bien moins visibles et que le commerce reste une des grandes réussites des gays, soulignant, s’il en était besoin, que les lesbiennes partagent le statut économique des femmes dans leur ensemble.
Reste que ce sont des femmes du MLF qui ont organisé la première manifestation contre la campagne homophobe d’Anita Bryant, et ce n’est peut-être pas par hasard.

La première manifestation en France contre la répression du l’homosexualité

On a vu dans le film « Harvey Milk » l’importance de la riposte des gays contre la croisade anti-homo lancée par la chanteuse Anita Bryant dans tous les Etats Unis. Or en France la riposte est venue des femmes qui organiseront le 27 juin 1977 une longue marche de la République à Belleville sous une banderole où est écrit : « Phallocratie, moralité, virilité, y’en a marre ».
Je ne me souviens plus qui exactement en a pris l’initiative, mais j’ai été frappée immédiatement par la présence massive des femmes alors que les garçons étaient venus en tout petit comité. Était-ce un signe d’essoufflement de la première vague du militantisme homosexuel ? Le Fhar s’était dispersé après deux ans d’assemblées générales et de manifestations aux côtés du MLF. Quelques journaux comme « Le Fléau social » et « Antinorme » continuaient de paraître tandis que les éléments les plus politisés cherchaient à réorganiser la base à travers la formation de plusieurs « Groupes de Libération Homosexuel(s), Politique et Quotidien » (GLH-PQ) qui commençaient à se réunir à Paris et en province.
Les femmes avaient encore la main, si je peux dire, et semblaient plus conscientes du danger représenté par la campagne d’Anita Bryant que les hommes. Pourquoi ? D’abord parce que les liens entre féministes américaines et françaises sont plus forts qu’entre les gays des deux pays ?
Souvenons-nous que c’est en solidarité avec la grève des Américaines en août 1970, qu’un petit groupe de femmes est allé à l’Arc de Triomphe pour déposer une gerbe « à la femme inconnue du soldat ». Plusieurs Américaines ont accompagné le développement du MLF à Paris. Or cette manifestation a lieu en 1977, et le MLF est encore conscient que si l’on s’attaque aux lesbiennes, les autres femmes seront les prochaines victimes du retour à l’ordre moral.
Il faut donc souligner que c’est le MLF (et non le GLH-PQ, comme l’écrit indûment Jean Le Bitoux dans sa biographie Citoyen de seconde zone ), qui organise une manifestation contre la croisade anti-homo lancée aux Etats-Unis en 1977 par Anita Bryant.
Le journal Libération consacre alors une page entière à l’événement avec un article sur la « Colère Gay » aux États Unis signé par Annette Lévy-Willar. La journaliste avait participé au MLF dès le début et connaissait bien les USA. Le chapeau de l’article est très intéressant car il se fait l’écho du débat qui avait lieu sur la différence entre l’homosexualité masculine et l’homosexualité féminine, en remarquant que c’est la première fois en France « qu’une manifestation est exclusivement organisée contre la répression de l’homosexualité » .
« Des féministes qu’on appelle homosexuelles »

Le journal citait un tract signé par « des féministes qu’on appelle homosexuelles » qui expliquait en effet :
« Les hommes homosexuels ne font que réaliser une homosexualité masculine latente, présente dans toutes les institutions. Si l’homosexualité masculine est un crime, c’est qu’elle doit rester latente pour cimenter le pouvoir des hommes ».
Cette analyse de l’homophobie est totalement absente du film « Harvey Milk », et l’on se demande si les féministes américaines « qu’on appelle lesbiennes » se contentaient de suivre les mots d’ordre du mouvement gay, ou si elles rejoignaient les positions des Françaises. En tout cas, on assiste d’un côté de l’Atlantique comme de l’autre à un effacement des actions féministes sur le terrain de l’homosexualité.
J’en donnerai un exemple avec la légende de la photo de cette manifestation, publiée dans le magasine l’Express en janvier 1978. La photo représente un groupe de femmes tenant la banderole « Contre la répression de l’homosexualité » dans lequel je reconnais Jocelyne Camblin, Catherine, Geneviève, et toutes les compagnes du mouvement. Or la légende efface le MLF au profit de GLF puisqu’on peut lire : « La première manifestation du « Groupe de Libération Homosexuel, politique et quotidien en juin 1977 à Paris ».
Dans l’article de Libération traitant de « La colère Gay » les photos représentent des lesbiennes.

L’effacement de l’analyse féministe

Ce 27 juin 1977, nous nous retrouvons près de 350 personnes à la République. Le groupe Vidéa film la marche avec les moyens techniques de l’époque, c’est-à-dire assez rudimentaires. Mais on voit clairement la présence des femmes et les slogans plutôt féministes.
Bertrand Le Gendre rendra compte de cette manifestation dans le journal Le Monde sous le titre : « J’ai pas honte, j’ai peur ». Il écrit notamment :
« La campagne de Miss Bryant ne vise pas seulement les homosexuels. Elle met en cause, selon des « femmes hétérosexuelles » du MLF qui participaient à la manifestation, les « acquis » du mouvement féministe. Ce qui est visé, soulignent-elles, ce sont « les luttes des femmes contre la famille qui se sont considérablement développées ces dernières années partout dans le monde : refus massif de faire des enfants, refus du mariage, refus du travail ménager et sexuel, gratuit et obligatoire ». « Toutes les femmes sans homme, ajoutent-elles, sans mari, sans protecteur légal, sont directement attaquées par cette campagne » (Le Monde, 28 juin 1977).
On peut dire que cette manifestation constitue une « lesbienne et gai pride » avant la lettre puisque la même date sera reprise l’année suivante pour célébrer avec le « Christopher day », ce jour où, en juin 1969, des homosexuels de New York se sont défendus pour la première fois contre la police qui faisait une descente dans le bar le Stone Wall de Christopher street. Est-ce aussi la dernière manifestation pionnière du MLF dans laquelle s’exprime la conscience du caractère global de toute libération féminine ? C’est d’autant plus probable que l’alliance MLF-FHAR est ressentie par certains gays comme quelque chose de pesant dont ils doivent s’émanciper.
Par exemple, Jean Le Bitoux écrit clairement dans son livre que la « gay pride » devient pour les gays l’instrument de cette émancipation.
« Nous avions marché au milieu de la rue, après avoir tant rasé les murs, et nous avions défilé de façon autonome, non plus collés aux manifestations des autres, notamment du mouvement des femmes » .
Pourquoi ce mépris pour une alliance qui a bousculé les fondements de la morale patriarcale ? Et les lesbiennes, doivent-elles se « décoller » des hommes ?
C’est peut-être justement la question que pose en creux le film sur Harvey Milk. Car si les lesbiennes y sont pratiquement invisibles et si le combat pour les droits civiques des homosexuels est mené essentiellement par les hommes, n’est-ce pas parce que celui des lesbiennes est inséparable de celui des femmes ?
On apprend à la fin du film que la vaillante Anne Kronenberg aura des enfants. On aurait aimé savoir ce qu’elle fit d’autre dans sa vie. Le film ne le dit pas. Ecoutons alors ce qu’elle dit dans un documentaire américain consacré à Harvey Milk à la question suivante :
Dans le film, on fait grand cas du fait que vous ne figuriez pas d’abord totalement parmi les (hommes) gays et il semblerait que gays et lesbiennes ne travaillent pas encore ensemble. Qu’en pensez-vous ?
Anne Kronenberg : « Je ne sais pas si je partage l’idée qui sous-tend cette question. Mon idée est plutôt que gays et lesbiennes travaillent bien ensemble, mais qu’ils viennent de lieux différents. Je pense que beaucoup de lesbiennes ont fait partie du mouvement en tant que prolongement du mouvement des femmes et que Harvey a compris qu’il y avait une relation entre les droits des femmes et les droits des gays. Même si l’Amendement pour l’Egalité des droits n’est jamais passé, Harvey en a été partisan. Du moins, [le mouvement gay] était-il y a 30 ans principalement constitué d’hommes blancs, mais l’un des facteurs du succès de Harvey a été de représenter tout le monde en tant que conseiller municipal. Je vais le citer et dire que si nous pouvons (ré)unir/fédérer toutes les minorités, nous pouvons être la majorité . »

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