août 072009
 

Séraphine Louis fut « découverte » en 1912 par Wilhelm Uhde (le premier mari de Sonia Delaunay qui accepta un mariage blanc pour qu’elle puisse rester en France). Il l’employait à Senlis comme femme de ménage alors qu’elle peignait depuis quelques années déjà, sur les conseils de son ange gardien qui lui apparut un jour durant un office à la cathédrale, et lui dit de se mettre au dessin.
C’est dire comme le mystère de son talent reste entier puisque la beauté lui fut révélée sans intermédiaire, par l’imprégnation de la Cathédrale et de l’architecture médiévale de la ville de Senlis.
On observera d’ailleurs, en regardant la rosace méridionale de la cathédrale, comment des éléments de la structure architecturale réapparaissent dans certaines de ses oeuvres comme L’Arbre de vie (Senlis) ou Feuilles (musée Maillol, Paris). Séraphine n’est pas allée à l’école mais elle avait des yeux pour voir, pendant la messe par exemple, la beauté architecturale qui l’enveloppait.

Le film
Le film de Martin Provost a développé une interprétation de l’origine de sa vocation artistique différente. Pour le réalisateur, ce serait les arbres, la forêt, l’eau courante, autrement dit une certaine « participation mystique » de la jeune femme avec la nature qui auraient modelé sa sensibilité artistique à la réception d’une autre dimension. Pour nous convaincre, il nous offre des images absolument fabuleuses des environs de Senlis, avec le ruisseau, la forêt, et des arbres qui font écho aux nombreux « arbres de vie » de Séraphine.

La vie
Née à Arsy sur Oise, la même année que Camille Claudel, remarquons-le, Séraphine Louis perdit sa mère à un an et son père à six ans. Elevée avec sa soeur, elle eut l’enfance des filles pauvres de la campagne que l’on envoie garder les vaches après l’école, que l’on place à 12 ans comme domestique à Compiègne, et à 18 ans chez les soeurs de Saint-Joseph de Cluny.
Les quarante premières années sont ainsi vouées à des taches serviles, des « travaux noirs » que seul un ange gardien à songé à interrompre. Un deuxième cadeau du ciel lui est donné par la venue à Senlis d’un marchand de tableaux, Wilhelm Uhde, de nationalité allemande et d’orientation homosexuelle qui détectera dans les œuvres de sa femme de ménage le génie singulier.
« Un jour, raconte Wilhelm Uhde, chez de petits bourgeois de Senlis, j’aperçus une nature morte qui me fit une impression si extraordinaire que je restai planté devant elle, muet de saisissement. A la considérer davantage, je me rendis compte que cet effet n’était point dû à des causes extérieures, mais uniquement à une valeur artistique telle que le tableau résistait à un examen minutieux. C’étaient des pommes posées sur une table, sans plus. Mais c’étaient de vraies pommes modelées dans une belle pâte consistante. Cézanne eut été heureux de les voir. “Qui a peint cette toile ?” demandai-je. “Séraphine” me répondit-on. “Quelle Séraphine ?” – “Mais votre femme de ménage ”.

Wilhem Uhde décide alors d’acheter la toile et il l’accroche chez lui. Lorsque Séraphine la vit, « Elle m’en apporta une demi-douzaine qui, toutes me firent autant d’impression que la première. Une passion extraordinaire, une ferveur sacrée, une ardeur médiévale avaient pris corps dans ces natures mortes ».

L’enthousiasme du collectionneur s’explique d’autant plus que Séraphine n’avait jamais appris à peindre. Le don avait fondu sur elle et révélé la technique au sein de savants mélanges entre l’huile de messe et la peinture Ripolin.
Mais la guerre de 1914 oblige Uhde à rentrer en Allemagne tandis que Séraphine continue de peindre dans sa chambre de la rue du Puits-Tiphaine, à Senlis. Elle peint des fleurs, des fruits, des bouquets… En 1927, elle expose trois tableaux à la Société des amis des arts de Senlis, à l’Hôtel de ville, qui s’intitulent Un cerisier, Un bouquet de lilas sur fond noir, et Deux ceps de vigne.
Si Le Courrier de l’Oise salue cette première exposition en affirmant que «Séraphine est notre Douanier Rousseau», il n’en ajoute pas moins fielleusement : « Cette excellente personne a quitté le plumeau pour le pinceau. C’est une curieuse autodidacte. Elle n’a jamais pris de leçons et il ne convient pas qu’elle en prenne ».

Ce mépris à peine voilé pour la femme de ménage ne l’empêche pas de continuer à peindre avec le soutien de Wilhem Uhde, revenu en France, qui lui fournit les grandes toiles qu’elle réclame, et les couleurs qu’elle mélange avec une recette secrète, obtenant une pâte splendide.
« C’est terriblement difficile, lui dit-elle, je suis vieille et une débutante qui ne s’y connaît guère ». Parfois on vient frapper à sa porte, mais elle n’ouvre pas, car, dit-elle « ce sont de méchantes femmes qui viennent tous les jours m’insulter. Elle disent que ce n’est pas convenable de ma part, et que c’est une effronterie de faire de la peinture quand on est une servante sans instruction ».
La culpabilité – une femme de ménage a-t-elle le droit de peindre ? – creuse un chemin souterrain chez cette artiste si peu reconnue et si peu soutenue par son entourage. C’est cependant durant ces années 1927-1930 qu’elle peint ses plus grandes oeuvres, dont certaines, comme l’Arbre du paradis, témoignent d’une connaissance mystique visionnaire tout à fait étonnante. C’est l’oeuvre d’une « inspirée » dira-t-on, mais aussi d’une femme réceptive à l’architecture sacrée dont la sensibilité a été modelée depuis l’enfance par l’environnement exceptionnel de la vieille ville de Senlis. On admirera dans ses tableaux l’organisation complexe de l’espace qui contracte avec la montée du péril intérieur.
Car une telle intensité créatrice vécue sur une base sociale si faible ne pouvait durer longtemps. Ses dépenses et ses excentricités inquiètent ses voisins. Le 1er février 1932 elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Clermont de l’Oise où elle mourra dix ans plus tard, dans les mêmes circonstances et la même année que Camille Claudel. Ainsi disparut cette autre « suicidée de la société », « Séraphine Louis Maillard sans rivale ».

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La biographie de Françoise Cloarec

On lira avec beaucoup de plaisir la biographie de Françoise Cloarec qui a préféré retracer la vie de Séraphine en suivant son évolution artistique plutôt qu’en analysant le cas psychiatrique. Issue d’une thèse soutenue il y a plus de vingt ans, cette « vie rêvée » de Séraphine est un essai tout en nuances, sensible, très attachant, qui nous donne envie de voir ses œuvres tout en nous laissant avec nos questions sans réponse. Quels sont les liens entre la création et la folie ? Une femme de ménage peut-être peindre de manière spontanée ? Pourquoi l’histoire de l’art ne l’intègre pas dans la « grande histoire » ? Cette « vie rêvée » de Séraphine est une grande réussite. Notons que le travail de Françoise Cloarec est une des sources du scénario du film de Martin Provost.

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l’exposition du Musée Maillol

Pour la première fois depuis sa mort, un musée a rassemblé une vingtaine d’œuvres de Séraphine de Senlis qui nous montre un aspect de son génie. Je dis un aspect, car si le musée Maillol, et plus précisément la fondation Dina Vierny, qui est une fondation privée, s’est lancé dans cette passionnante aventure en compagnie du musée de Senlis, on ne comprend pas pourquoi les deux splendides petites huiles du musée de Laval ne sont pas exposées. De même d’autres œuvres conservées en Allemagne et dans des collections particulières n’ont pas été sollicitées, ce qui est vraiment dommage.

Le manque de coopération des institutions françaises
Faut-il chercher l’explication dans l’absence de coopération des institutions françaises, comme le déplore Bertrand Lorquin dans la préface du catalogue où il explique que le Musée nationale d’art moderne de Beaubourg ne veut plus exposer Séraphine et les « primitifs » dans l’accrochage permanent. La donation Uhde a donc été envoyée à Senlis.
Quant à moi, je déplorerai l’étonnante méconnaissance de l’histoire de l’art au féminin, qui s’étale dans le « Dossier d’accompagnement pédagogique » que l’on nous distribue à l’entrée de l’exposition. On y affirme ainsi que :« Seules six femmes constituent, avec Séraphine, le “contingent” français d’artistes peintres féminines ayant marqué l’histoire de l’art » au tournant des XIXe et XXe siècles.

Pourquoi les conservateurs ne lisent-ils pas les livres des historiennes d’art et journalistes qui démontrent le contraire . Ou du moins, pourquoi picorent-ils quelques éléments ici et là, sans citer leurs sources ? Cet abus de pouvoir institutionnel dessert la connaissance de notre matrimoine et occulte les personnes qui travaillent vraiment, et depuis longtemps, à sa mise en valeur.

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